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Demande sociale, perception de la nuisance et du risque vectoriel

JL. Gély (EID Méditerranée) et C. Claeys (LPED)

Le volet sociologique du programme LIFE + IMCM avait pour objectif de pallier au caractère épars et localisé de l'état des savoirs en SHS relatifs au rapport au moustique et à la démoustication des populations locales, de réaliser le premier volet d'un suivi sociologique longitudinal, d'en définir le protocole transférable et reconductible et enfin de fournir des éléments d'aides à la décision.

 

  • Couvrir les territoires colonisés par Aedes albopictus et Aedes aegypti : en Métropole, l'objectif est de couvrir l'ensemble du littoral méditerranéen Français, en réalisant une enquête sociologique qualitative et quantitative relative au moustique et à la démoustication couvrant l'ensemble des communes colonisées par Aedes albopictus. En complément, deux incursions exploratoires sont réalisées en Corse-du-Sud et en Rhône-Alpes. Dans les DFA, l'objectif est de couvrir l'ensemble des territoires de Martinique et de Guyane colonisés par Aedes aegypti. De ce fait, les enquêtes sociologiques sont réalisées sur l'ensemble du territoire martiniquais et sur le littoral guyanais, incluant une incursion dans le bas Maroni, récemment touché par des cas de dengue.

 

Carte 1 : Géo-référencement des questionnaires réalisés en métropole (2012)


Carte 2 : Géo-référencement des données qualitatives recueillies en métropole


Carte 3 : Géo-référencement des données qualitatives recueillies en Martinique


Carte 4 : Géo-référencement des données qualitatives recueillies en Guyane

 

  • Prendre en compte l'interconnexion des différentes problématiques sous-jacentes au rapport au moustique et à la démoustication : la littérature préexistante en SHS relative au moustique et à la démoustication était centrée sur les enjeux environnementaux en métropole et sur les enjeux sanitaires dans le DFA. Une telle dichotomie était moins le fait d'une réalité de terrain que le miroir d'un découpage institutionnel de la recherche française qu'il convient de dépasser au regard de la pertinence croissance de la question de l'articulation entre enjeux environnementaux et sanitaires. Le programme LIFE + IMCM a ainsi pour objectif de produire une analyse sociologique articulant les enjeux environnementaux, sanitaires, mais aussi territoriaux, relatifs au rapport au moustique et à la démoustication.

 

  • Réaliser la première étape d'un protocole de suivi longitudinal en vue de la mise en place d'un observatoire sociologique du rapport au moustique et à la démoustication en Métropole et dans les DFA : le processus de colonisation de nouveaux territoires par Aedes albopictus et Aedes aegypti est rapide, exposant chaque année de nouvelles communes à une nuisance accrue et à un risque épidémique. Le caractère particulièrement dynamique de ce processus nécessite de ce fait de penser l'observation sociologique dans une perspective diachronique. A ce titre, l'EID Méditerranée a confié au LPED la préparation et la réalisation du volet sociologique du LIFE + IMCM, mais aussi la définition d'un protocole longitudinal visant la mise en place d'un observatoire sociologique du rapport au moustique et à la démoustication.

 

  • Formuler des recommandations en vue d'intégrer les connaissances sociologiques du rapport au moustique et à la démoustication aux politiques de communication et de sensibilisation du public menées dans le cadre de la Lutte antivectorielle (LAV) : une bonne connaissance de son interlocuteur est la condition sine qua non d'une communication réussie. La sociologie ne fournit pas directement les supports communicationnels dont la formulation est du domaine de compétences des professionnels de la communication. En revanche, la formulation des messages adressés au grand public nécessite une connaissance et une compréhension de la façon de penser et d'agir des populations locales. De ce point de vue, le volet sociologique du programme LIFE + IMCM a pour objectif d'identifier et d'analyser les processus à l'origine de formes d'incompréhension et de résistance que les populations adressent aux campagnes de sensibilisation et lors des interventions de terrain des agents de démoustication et de LAV.

 

En ce qui concerne la méthodologie, le volet sociologique du programme LIFE + IMCM articule enquêtes qualitatives et quantitatives. Le recours à l’enquête qualitative est commun à l’ensemble des terrains d’études métropolitains et outre-marins. Deux méthodes d’enquêtes qualitatives sont mobilisées : l’observation directe et la réalisation d’entretiens semi-directifs. L’enquête quantitative est centrée sur la métropole, elle prend la forme d’un questionnaire téléphonique. L’ensemble des échantillons qualitatifs et quantitatifs sont géo-référencés. En outre, la définition et la délimitation de l’échantillon de l’enquête par questionnaires s’appuient sur un croisement géo-référencé de variables socioéconomiques et biologiques, mettant en regard densité d’occupation du sol et aire d’expansion d’Aedes albopictus.

 

 

  • L’apport de l’enquête qualitative : Le rapport au moustique mobilise, notamment, les sphères de l’intime (le rapport au corps, le rapport à l’espace domiciliaire) et de l’identitaire (le rapport au territoire, le rapport à l’autre). Pour saisir de tels enjeux, leurs nuances et leurs articulations, l’approche qualitative est la plus pertinente. Deux outils sont alors mobilisés :

    - l'observation directe : elle est réalisée sur l'ensemble des terrains d'étude où les services de démoustication et de LAV réalisent des visites domiciliaires (métropole et DFA). Il s'agit d'accompagner les agents de démoustication et d'observer les situations d'interactions entre les agents et les habitants, afin d'observer in situ les réactions des habitants face aux messages de sensibilisation et à la recherche de gîtes larvaires.

    - les entretiens semi-directifs : ils sont réalisés auprès des acteurs institutionnels (32 individus) rencontrés en métropole et dans les DFA. L'objectif est d'appréhender le contexte décisionnel et institutionnel national et local, afin de le prendre en compte dans l'analyse des discours et des pratiques des populations locales et nationales (273 individus rencontrés en métropole et dans les DFA). L'objectif est de saisir la diversité des discours et des pratiques existantes parmi les populations locales concernant leur rapport au moustique et à la démoustication, en analysant la logique argumentaire des habitants. L'analyse des entretiens semi-directif permet en outre de formuler de façon fine et adaptée la grille de questionnaire utilisée lors de l'enquête quantitative.

 

  • L’apport de l’enquête quantitative : contrairement aux DFA, il n’existait pas d’enquêtes quantitatives à l’échelle du littoral méditerranéen du rapport des populations au moustique et à la démoustication. C’est pour cela que le volet sociologique quantitatif du programme LIFE + IMCM se concentre sur le terrain métropolitain. Il s’agit de réaliser un point zéro, rendant compte de la situation pré-épidémique. Si l’enquête par questionnaires, de surcroit téléphonique, ne permet pas d’accéder avec la même finesse aux informations relatives au proche et à l’intime, elle permet en revanche de quantifier les différents points de vue et comportements des populations locales. Elle permet aussi l’analyse de corrélations entre les réponses recueillies et les caractéristiques socioéconomiques et territoriales des individus. Le corpus quantitatif est composé de 1134 questionnaires.

 

  • Le suivi longitudinal, les Alpes-Maritimes comme laboratoire : un focus particulier est réalisé sur le département des Alpes-Maritimes, en tant que première localité touchée par la colonisation d’Aedes albopictus. A ce titre, un calendrier anticipé est retenu pour ce département permettant d’y réaliser deux campagnes d’enquête par questionnaires en 2010 (280 répondants) et 2012 (140 répondants). Il s’agit d’analyser les évolutions diachroniques du rapport au moustique et à la démoustication dans un contexte de changements rapides liés à la colonisation et la prolifération d’Aedes albopictus, d’une part et d’autre part au caractère précurseur des campagnes d’information et de sensibilisation menées dans ce département métropolitain, premier déclaré en situation de veille sanitaire.

 

 



Les premiers résultats, concernant les Alpes-Maritimes, sont publiés dans la revue International Review of Social Research :
  • Claeys Cécilia, Mieulet Elise, 2013, The Spread of Asian Tiger Mosquitoes and Related Health Risks Along the French Riviera: An Analysis of Reactions and Concerns Amongst the Local Population, International Review of Social Research, Volume 3, Issue 2, June 2013, p: 151-17.

D’autres résultats sont en cours de publications, et l’ensemble de ces travaux ont fait l’objet de diverses communications dans des colloques français et internationaux :

  • Claeys C., Mieulet E., 2011, Communication au colloque de l’AFS session conjointe RT19&RT38, « La prolifération du moustique tigre en France méditerranéenne : Tensions et/ou complémentarités entre considérations environnementales et sanitaires », 5-8 juillet, Grenoble.
  • Mieulet E., Claeys C., 2011, Communication au colloque de l’AFS session RT20 « La spatialisation de données pluridisciplinaires « au service » de l’enquête par questionnaires : Pour une sociologie de l’interaction environnement/Santé, l’exemple du « moustique tigre », 5-8 juillet, Grenoble.
  • Mieulet E., Claeys C., 2012, Communication au colloque de l’AISLF session RT35, « La prolifération du moustique tigre sur le pourtour méditerranéen Français : L’incertain arbitrage entre préoccupations environnementales et sanitaires », 2-6 juillet, Rabat, Maroc.
  • Claeys C., Mieulet E., 2012, Communication au colloque de l’AISLF session GT20, « Des moustiques et des Hommes : 15 ans de controverses camarguaises », 2-6 Juillet, Rabat, Maroc.
  • Claeys C., Mieulet E., 2012, Communication à la Journée « Communication sociale », de l’ADEGE (Agence nationale pour la démoustication), Martinique, octobre 2012, « Le rapport des habitants aux moustiques et à la démoustication en Métropole et en Martinique », 4 octobre, Fort-de-France.
  • Mieulet E., Claeys C., 2012, Communication à la Journée d’étude « La santé aujourd’hui : affaire privée, affaire publique ? » du RT19 de l’AFS, « Prévenir et contrôler les épidémies de dengue en Martinique : Tension et complémentarité entre environnement et santé, entre privé et public », 23 octobre, Paris.
  • Claeys C., Mieulet E., 2012, Communication au 3èmes Journées interrégionales de Veille Sanitaire des Antilles Guyane, Guadeloupe octobre 2012, « Des moustiques et des Hommes : entre environnement et santé, Une analyse sociologique du terrain martiniquais», 26-27 octobre, Point-à-Pitre.
  • Mieulet E., Claeys C., 2013, Communication à la conférence « Risk & Uncertainty, ontologies and methods » du RT 22 de l’ESA et du TG04 de l’ISA, Amsterdam janvier 2013, « Environmental Issues versus Health Risks: Perception and management of the spread of tiger mosquitoes and related diseases », 23-25 janvier, Amsterdam.
  • Mieulet E., Claeys C., 2013, Communication au colloque de l’European Association of Sociology, Italie aout 2013, « Private versus public responsibility within health risk management. A case study: the difficult implementation of new policies preventing Dengue fever epidemics in Martinique and French Guyana », 28-31 août, Turin.


 

Les résultats obtenus ont permis la formulation de recommandations relatives aux stratégies de communication des politiques de démoustication et de lutte antivectorielle, grâce à l’identification de freins à la lutte individuelle contre les eaux stagnantes, et à la prise de conscience sanitaire.

 

Les freins à la lutte individuelle contre les eaux stagnantes

 

  • Un problème lexical et taxonomique ! Si les habitants s’accordent sur l’idée que les eaux stagnantes sont propices au développement des moustiques, l’analyse révèle des divergences notables dans la définition que chacun donne à la notion d’eau stagnante. Ainsi, derrière ce consensus apparent, se trouvent une diversité de définitions s’éloignant peu ou prou de la conception des experts. Il conviendrait de ce fait d’affiner le vocabulaire des campagnes d’information afin de plus précisément cerner la notion d’eau stagnante. Plusieurs points de leviers se dégagent tout particulièrement :

    -rompre avec l’idée que l’eau stagnante est forcément une eau souillée,
    - insister, tout particulièrement en métropole où les méconnaissances sur le sujet sont les plus grandes, sur l’idée qu’Aedes albopictus/Aedes aegypti privilégie de petites quantités d’eau claire pour pondre ses larves,
    - insister, tout particulièrement dans les DFA, sur l’idée qu’une réserve d’eau utilisée régulièrement n’est pas moins propice aux développements de larves de moustiques d’une part et d’autre part que le recouvrement des fûts n’est efficace que s’il est constant,
    - expliciter que des myriades de petits gîtes larvaires, pour partie à l’existence insoupçonnée, ont la capacité de produire un grand nombre de moustiques.

 

 

  • Le report de responsabilité : les enquêtes de terrain, tout particulièrement qualitatives, ont permis de dégager le report de responsabilité comme un facteur explicatif du faible suivi des conseils prodigués par les campagnes de sensibilisations. L’idée centrale est que les habitants considèrent ne pas être les premiers et/ou les seuls responsables de la prolifération des moustiques. Un tel postulat les amène à conclure du caractère vain ou inutile d’une lutte individuelle contre les gîtes larvaires. Quatre processus au moins de report de responsabilité sont observables, appelant quatre stratégies complémentaires de communication.

    - La stigmatisation : associée au registre du sale et du désordre, la production de gîtes larvaires tend à être attribuée par les habitants aux « autres » et à « l’ailleurs ». Il convient de ce fait, non seulement de rompre avec l’idée qu’Aedes albopictus pond ses œufs dans de l’eau sale, mais aussi communiquer sur l’idée que le moustique se plait aussi dans les jardins et les espaces ordonnés et soignés, sinon luxueux. A ce titre, l’actuelle stratégie de réaliser des supports de communication représentant des jardins où sont réunis de façon concentrée et presque caricaturale les différents gîtes larvaires potentiels tend à être contre-productif, amenant les habitants à se distinguer de telles situations prêtant le flanc à la stigmatisation.

    - Le dilemme du prisonnier : même lorsque les habitants admettent pouvoir contribuer à la production de gîtes larvaires, ces derniers optent peu pour la coopération, tel le cas classique en théorie des jeux appelé « Dilemme du prisonnier ». Le raisonnement des habitants est que leurs initiatives individuelles seraient dérisoires au regard d’un voisinage qu’ils postulent comme étant non coopératif et négligeant. Il convient de ce fait de sensibiliser les habitants à l’importance de leur geste, en énonçant de façon vulgarisée et transposée à la gestion des gîtes larvaires le dilemme du prisonnier afin de démontrer l’intérêt pour tous de coopérer.

    - Responsabilité privée/publique : le report de responsabilité des habitants sur la puissance publique est certainement l’un des facteurs de résistance le plus fort. L’héritage sociopolitique français basé sur "l’Etat-Providence" est particulièrement ancré chez les habitants. Ces derniers considèrent dès lors que la démoustication est principalement, sinon exclusivement, du ressort de la puissance publique. Ce sentiment est renforcé par l’idée répandue que les gîtes les plus productifs en moustiques sont dans les espaces publics. De ce fait, il conviendrait de communiquer sur les actions menées par les collectivités territoriales pour lutter contre les gîtes larvaires dans les espaces dont elles ont là gestion (espaces publics, voiries, chantiers, bâtiments publics) et le cas échéant, renforcer ces actions.

    - L’implication des professionnels concernés : l’observation directe et les entretiens avec les agents de terrain révèle que la présence chronique de gîtes larvaires résulte aussi de choix (ou non choix) architecturaux et paysagés dans la construction et l’aménagement des bâtiments privés et publics. De ce fait, il conviendrait de concevoir des campagnes de communication adaptées aux professionnels du bâtiment, du paysage et du jardinage afin de les alerter sur leur rôle dans la production de gîtes larvaires. Des réunions d’information et de sensibilisation pensées dans une logique de recherche d’alternatives techniques permettraient une approche plus souple et négociée qu’une seule logique de recommandations formulées ex nihilo.

 

  • Le recours prédominant aux protections insecticides : en métropole comme dans les DFA, les habitants privilégient dans leurs pratiques quotidiennes le recours aux protections insecticides, au détriment de la prévention par destruction mécanique des gîtes larvaires. Ces comportements ont une dimension paradoxale, dans la mesure où les habitants s’interrogent peu ou prou sur l’efficacité de ces produits, leur impact sur la santé et soulignent leur coût. De ce fait, il serait pertinent de souligner dans les campagnes d’information le fait que la lutte mécanique contre les gîtes est plus efficace, plus écologique et moins couteuse que la lutte insecticide contre les moustiques adultes.

 

Les freins à la prise de conscience sanitaire


  • Une (trop ?) grande confiance dans le système de santé publique : malgré quelques réserves localisées, l’idée que la France et les DFA bénéficient d’un système de santé performant capable de gérer efficacement une épidémie de chikungunya ou de dengue prédomine. De façon corolaire les habitants considèrent que la santé est d’abord une affaire publique, minimisant par conséquence leur rôle individuel dans la prévention et la gestion des crises épidémiques. Il conviendrait de ce fait de souligner en premier lieu « qu’il vaut mieux prévenir que guérir » et en second lieu que l’efficacité du système de santé français dépend aussi du respect des consignes de préventions qui est du ressort de chaque individu.
  • Une minimisation des risques sanitaires liés aux moustiques par méconnaissance ou accoutumance : en métropole, ces formes de minimisation résultent principalement d’un déficit d’information et d’expérience vis-à-vis des maladies transmises par les moustiques. Dans les DFA, elles résultent au contraire d’une accoutumance à la présence de moustiques et de cas de fièvres, pouvant prendre la forme, tout particulièrement en Martinique, de véritables revendications identitaires. Il convient de ce fait de rappeler aux habitants que la dengue et le chikungunya peuvent toucher tout un chacun. Si les individus physiquement robustes tendent à mieux en supporter les symptômes, en contractant l’une ou l’autre de ces deux maladies, ils deviennent toutefois les maillons d’une transmission vectorielle qui peut être fatale pour d’autres individus plus fragiles et pouvant leur être chers (enfants, grands-parents, …). L’argument nécessite non seulement d’inciter les habitants à se protéger pour eux et leur santé personnelle, mais aussi pour la santé de leur entourage.